Depuis la publication en 2015 de son rapport concernant les problématiques actuelles en Ukraine, l’OCO continue de suivre activement l’évolution de la situation. Au cours de l’année 2016, plusieurs évènements se sont passés concernant, de près plutôt que de loin, les thèmes de la lutte contre la corruption et de la gestion des biens de l’Etat.

Parmi ceux-ci: la démission du ministre Abromavicius laquelle fut suivie, quelques mois plus tard, par celle de M. Saakachvili et de son équipe. 

Durant l’été 2016, l’OCO a eu l’occasion de rencontrer M. Saakachvili à Odessa pour une interview exclusive.

Ukraine : 2016 est-elle l’année de la fin des efforts contre la corruption ?  La démission du Ministre Abromavicius et une interview exclusive the M. Saakachvili

OCO – Novembre 2016

En février 2016 à Kiev, un événement a porté un coup très douloureux à la réputation internationale des dirigeants du nouveau gouvernement en Ukraine : après un an de travail, le ministre du Développement Economique et du Commerce Aivaras Abromavicius a démissionné.

Cet événement a été un véritable choc politique pour ceux qui avaient espéré un changement positif en Ukraine ainsi que des réformes économiques importantes, après des manifestations de masse à Kiev et dans d’autres villes ukrainiennes, devenues connues dans le monde entier sous le nom d’ « Euromaïdan ».

Un peu d’histoire

Les protestations populaires ont commencé à l’automne 2013 après le refus de l’ancien président Viktor Ianoukovitch de signer un accord d’association entre l’Ukraine et l’Union Européenne. Après la «révolution de la dignité », survenue sur la Place de l’Indépendance (Maïdan) à Kiev et dans d’autres villes ukrainiennes, et qui a engendré de nombreuses victimes parmi les manifestants opposés au régime de M. Ianoukovitch sont arrivés au pouvoir des gens qui ont déclaré leur attachement aux valeurs européennes et à la démocratie. A la suite de cette « Révolution », un important homme d’affaires ukrainien Petro Porochenko est devenu Président, avec à ses côtés le Premier Ministre Arseni Iatseniouk, l’un des leaders du parti d’opposition « Patrie » (Bat’kivshina), créé par une figure politique controversée – Ioulia Timochenko.

Peu de temps après, l’Ukraine subit un premier coup sévère: des « petits hommes verts » lourdement armés et certainement affiliés à l’armée russe prennent position en Crimée. Après la fuite de Viktor Ianoukovitch, la Russie déploie ses troupes sur le territoire ukrainien a partir de ses bases militaires de Crimée. Le résultat, tout le monde le connaît aujourd’hui : la Crimée s’est d’abord retrouvée investie de militaires russes et peu après, annexée à la Russie moyennant référendum populaire. A l’occupation de la Crimée s’est ajouté le soutien militaire et politique de la Russie aux mouvements séparatistes à l’Est de l’Ukraine. Ainsi, sont apparues ce qu’on appelle la «République populaire de Donetsk» et la «République populaire de Louhansk » et une véritable guerre civile sanglante a éclaté à l’est de l’Ukraine. Une guerre qui, à Moscou, a pour nom «[guerre] de libération», alors qu’à Kiev elle est désignée comme « l’agression russe ».

Anti-corruption ?

En dépit de cette guerre civile « hybride » sanglante, les nouvelles autorités ukrainiennes, avec le soutien de l’Europe et des Etats-Unis, ont annoncé leur détermination à effectuer des réformes à la fois profondes et sévères dans le pays, notamment en ce qui concerne la corruption, problème endémique ukrainien. Pour ce faire, plusieurs personnalités « extérieures », parfois rapidement naturalisées ukrainiennes, ont été invitées en Ukraine. Parmi ces dernières, M. Aivaras Abromavicius, mais aussi l’ancien président de la Géorgie, Mikhail Saakashvili, accompagné de son équipe, les mêmes qui, en quelques années, avaient réussi à réaliser en Géorgie des réformes de grande ampleur. Ces réformes avaient notamment porté un coup dur et massif aux clans criminels constituant le puissant crime organisé géorgien et diminué drastiquement la corruption massive dans le pays. M. Saakachvili a été invité par la nouvelle administration présidentielle ukrainienne à diriger la région d’Odessa, qui est d’une importance stratégique pour le pays, principalement en raison de ses ports. M. Abromavicius de son côté, est devenu ministre du Développement économique et du Commerce de l’Ukraine.

Malgré d’énormes difficultés, les premiers signes de changements positifs en Ukraine apparaissent dès 2015. L’été de la même année, une Police nationale est créée composée de milliers de nouveaux collaborateurs, issus d’un concours spécial et qui agissent sous serment.

Un groupe spécifique ayant pour tâche de réformer le Ministère des Affaires intérieures de l’Ukraine est constitué dans la foulée, avec à sa tête Mme Ekaterina Zguladze, laquelle fut longtemps Vice-ministre de l’Intérieur sous le président Saakachvili en Géorgie.

Cependant, la création de la Police nationale, ainsi que du Service de patrouilles automobiles de police, contrairement à de ce qui avait été réalisé alors en Géorgie, n’a modifié ni la situation liée à la corruption des fonctionnaires ni au règne des oligarques gouvernementaux en Ukraine. Né en 2015, le NAB (Bureau National Anti-corruption) ne tarde pas à révéler des schémas de corruption à grande échelle, y compris ceux impliquant de nombreux juges à tous les niveaux. Ainsi, ce sont les tribunaux eux-mêmes qui sont devenus un obstacle à la lutte contre la corruption. Le NAB enquête actuellement sur une douzaine d’affaires pénales contre de hauts magistrats qui sont soupçonnés de corruption, lesquels restent toutefois toujours en place tant qu’une sentence n’est pas prononcée à leur encontre, selon la loi ukrainienne.

(Le NAB)

Le NAB (Bureau National Anti-corruption /de lutte contre la corruption) d’Ukraine est un organisme chargé de l’application de la législation doté de pouvoirs étendus, chargé de la prévention, la détection et la répression des infractions aux législations contre la corruption. Sa création est entérinée par la loi ukrainienne intitulée «A propos du Bureau National Anti-Corruption d’Ukraine» adoptée le 14 Octobre 2014 par le Parlement. Au stade de projet de loi, il s’appelait «A propos du système des sujets spécialement autorisés dans le domaine de la lutte contre la corruption », proposant encore une fois une lecture bien particulière des préoccupations anti-corruption de la politique ukrainienne : qui est chargé de faire appliquer ces lois « imposées » de l’étranger, en l’occurrence l’Union Européenne.

La loi est entrée en vigueur le 25 Janvier 2015.

Il convient de rappeler que des structures similaires, qui ont servi de « modèle » à la loi ukrainienne, existent aux États-Unis, en Pologne, en France, à Singapour, en Israël ou encore en Inde. La note explicative du projet de loi stipule que le mécanisme existant pour lutter contre les pratiques de corruption est inefficace en Ukraine. Il précise toutefois qu’une façon d’améliorer l’efficacité de la lutte contre la corruption est une réforme institutionnelle des organismes effectuant les enquêtes préliminaires et les poursuites pénales dans le cadre d’affaires de corruption. Par conséquent, le Parlement a approuvé la création d’un nouvel organisme autonome (en dehors du système des organismes d’application de la loi existants), dont la fonction principale sera d’identifier et d’enquêter sur les crimes de corruption qui représentent un danger public particulièrement aigu. Le but du NAB devient donc la lutte contre les infractions criminelles de corruption commises par des hauts fonctionnaires autorisés à exercer des fonctions de l’État ou des collectivités locales et qui représentent une menace pour la sécurité nationale. Le Bureau national est constitué par le Président de l’Ukraine.

Abromavicius, un arrière goût d’ammoniac

Le sort de M. Abromavicius est une illustration très directe du fonctionnement et des structures de corruption entre la communauté ukrainienne d’oligarques et les politiciens. Dès le moment où M. Abromavicius a tenté de reprendre le contrôle sur les plus grandes entreprises d’État, dès le moment où il s’est attelé à vérifier la situation financière de ces entreprises pour les préparer à la privatisation à grande échelle, il a commencé à rencontrer de sérieux problèmes. Ces problèmes ont notamment été mis en évidence dans le cas de la situation de la société Odessa Portside Usine (OPU).

Organisé en « open joint stock company », la société « Odessa Portside Usine » (OPU) est l’une des plus grandes et des plus modernes entreprises chimiques ukrainiennes. Actuellement, toutes les actions d’OPU sont détenues par un Fonds d’investissement appartenant à l’Etat Ukrainien, malgré de nombreuses tentatives de privatisation entreprises au cours de ces 20 dernières années. A chaque fois, la privatisation a été reportée en raison de la découverte de faits de corruption et d’actions frauduleuses commises par des politiciens de haut rang. La dernière grande tentative de privatisation a été organisée en 2009 par l’ancien Premier ministre ukrainienne, Ioulia Timochenko.

Pour comprendre son importance stratégique, il faut savoir que l’OPU s’est spécialisée dans la production d’ammoniac, d’urée, d’azote liquide, de dioxyde de carbone, d’oxygène liquide et de sulfate de sodium. Elle est également engagée dans le transbordement de produits chimiques provenant des pays de la CEI pour l’exportation (il s’agit d’un monopole sur le marché ukrainien pour la réception, le refroidissement et le transbordement de l’ammoniac).

L’ammoniac arrive à l’OPU pour y être stocké en surgélation, puis transbordé aux ports (notamment Odessa) à des fins d’exportation. Une autre entreprise d’État stratégique, « Ukrtransammiak » délivre l’ammoniac à l’OPU à travers un pipeline spécialement dédié en provenance de société russe « Toliattiazot ». Ce sont ces entreprises ukrainiennes publiques qui sont rapidement devenues un problème insurmontable pour M.Abromavicius.

Au début de du mois de février 2016, M. Abromavicius a annoncé sa démission lors d’une conférence de presse, et en a profité pour faire une déclaration franche, très inhabituelle pour les politiciens ukrainiens, sur les véritables raisons de sa démission : «Aujourd’hui, j’ai décidé de démissionner du poste de Ministre du Développement Economique et du Commerce de l’Ukraine.(…) La raison en est une intensification vive des blocages des réformes liées au fonctionnement du système économique et importantes pour notre pays. Il n’est plus seulement question de manque de soutien et de volonté politique. Cette opposition vise à paralyser notre travail de réforme. Cela va de la suppression inattendue de la protection d’Etat au Ministre et à sa famille à l’imposition, sous pression croissante, de personnalités douteuses dans mon équipe et aux postes clés dans les entreprises d’Etat « .

Les accusations contre le Président Porochenko et son entourage sont à peines voilées. Mais M. Abromavicius ne se limite pas à des accusations abstraites. Il donne quelques noms de personnes composant l’environnement proche du Président Porochenko : «Je ne peux considérer de telles actions que comme une tentative persistante d’établir un contrôle sur les flux de trésorerie, tant dans la société étatique Naftogaz Ukraine qu’au sein des industries de la défense. Et je me refuse à travailler dans un tel système. Mon équipe et moi ne sommes pas prêts à servir de couverture pour la reprise d’anciens actifs et système favorisant la création de nouveaux systèmes au profit d’acteurs politiques et d’entrepreneurs individuels« .

Abromavicius continue: « Mon équipe et moi ne voulons pas servir de couverture à une corruption flagrante ou de marionnettes pour ceux qui veulent établir leur contrôle sur l’argent étatique dans le style de l’ancien régime. Je ne veux pas aller à Davos pour parler de nos succès, tandis que derrière mon dos certaines questions se résolvent dans l’intérêt de certains individus. Ces personnes ont des noms. Et je vais vous annoncer maintenant l’un de ces noms : Igor Kononenko. En tant que représentant de la force politique qui a désigné ma candidature au poste de Ministre (Abromavicius fait référence au parti « Block Porochenko » – BPP), il a beaucoup agi ces derniers temps, pour bloquer mon travail et le travail de mon équipe. Les députés du BPP contrôlés par M. Kononenko ont élaboré le décret portant sur ma démission et l’ont soumis par le biais du parti « Revival » à la Verkhovna Rada « .

Abromavicius a plaisanté en mentionnant qu’en plusieurs mois, les membres du BPP n’avaient recueillis que 18 voix en faveur de sa démission. Selon lui, « au cours de l’année, M. Igor Kononenko a fait pression activement pour que l’un de ses hommes soit nommé au poste de Directeur Général de » Ukrtransammiak « . Kononenko était directement intéressé par « Ukrtransammiak » … « . Selon Abromavicius, là où, au lieu de licencier M. Bondyk (un membre actif du Parti des régions, connexion proche avec Ianoukovitch), il a « recruté » ses hommes, qui dirigeaient l’entreprise avec lui « .

Selon M. Abromavicius, un député du BPP, contrôlé par M. Kononenko, a essayé de forcer la main au Ministre en indiquant quelles étaient les personnes qui devraient être nommées aux postes dirigeants des plus grandes sociétés et entreprises d’Etat. Mais pas uniquement. Des personnes inconnues venaient voir M. Abromavicius de la part de « l’Administration présidentielle », avec des liasses de documents approuvant par avance la nomination des vice-ministres, Le visiteur quant à lui affirmait que les candidatures avaient été convenues « là-haut », en faisant allusion au Président.

Presque simultanément à la démission de M. Abromavicius, le NAB a commencé à enquêter sur les informations que comportaient ses déclarations. Malgré ces enquêtes, M. Kononenko poursuit encore aujourd’hui ses activités. Il convient peut être de rappeler ici que M. Kononenko est considéré comme le «cardinal gris» de la Verkhovna Rada, comme la « main droite » du Président ukrainien, M. Petro Porochenko. En effet, pendant de nombreuses années, M. Kononenko a été le principal partenaire d’affaires de M. Porochenko dans plusieurs de leurs entreprises communes (par exemple, la banque « Mriya », l’Exchange House « Ukraine », « Ukrainskiy promishlenno-investitsionniy kontsern » , connu sous le nom « Ukrprominvest, » et d’autres).

Le fait que les dirigeants Ukrainiens aient eux-mêmes planifié le « départ » de M. Abromavicius, avant même sa déclaration de démission, est indirectement confirmé par l’épisode lié à la protection personnelle du Ministre. Fin janvier 2016 déjà, l’Office de Protection de l’État avait retiré l’équipe chargée d’assurer sa protection et celle des membres de sa famille, soit environ une semaine avant la démission publique de M. Abromavicius.

Cet épisode avait d’ailleurs donné l’occasion à différents personnages à la réputation «criminelle», de se répandre en déclarations vindicatives, en soutenant par exemple que « le « capricieux » Abromavicius avait démissionné uniquement en raison du fait qu’on lui avait retiré sa protection personnelle ». Cette déclaration a été ensuite largement relayée par un certain Vadim Rabinovich. Cet individu ayant passé quelques années en prison pour vol à grande échelle est aujourd’hui député, et se retrouve aussi, comble de l’ironie, à la tête du Comité des Droits de l’Homme à la Verkhovna Rada. La plupart des médias ukrainiens ont diffusé et amplifié ces déclarations et les éléments de désinformation.

Guerres médiatiques

Un des nombreux problèmes dont souffre l’Ukraine est l’industrialisation de la désinformation et, de plus en plus, de véritables campagnes négatives contre des personnes ou des sociétés. Ce problème touche très largement tous les médias « historiques », presse et télévision. Cette situation est due en partie à la guerre entre «oligarques» et en partie à la guerre idéologique entre la Russie et l’Ukraine. Dans tous les cas, l’expression la plus frappante de ce problème est l’irresponsabilité voire même la corruption d’une partie des journalistes ukrainiens.

Voici un petit cas d’école : A la fin du mois de Mai 2016, une « vidéo » à propos de l’affaire pénale du NAB contre M. Saakachvili est apparue sur le célèbre portail « ukrainien » vlasti.net. Cette vidéo mentionnait une « procédure pénale engagée à l’encontre de M. Saakachvili initiée par le Bureau National Anti-corruption (NAB) ». Cette information était totalement fausse. Pourtant, elle n’a été suivie d’aucun démenti ni objection d’aucune des parties. Depuis cette diffusion, les pressions sur M. Saakachvili et son équipe n’ont fait qu’augmenter, notamment depuis l’entourage du Président Porochenko.

L’existence d’une telle vidéo indiquant de manière publique des faits qui devraient être extrêmement graves est la conséquence d’une autre histoire, vraie celle-là. Il apparaît en effet que le « Député du peuple » Ukrainien M. Alexander Presman avait envoyé des lettres aux autorités ukrainiennes en exigeant que soient « engagées des poursuites contre M. Saakachvili. Et pour quelles obscures raisons de telles poursuites auraient dûes être engagées selon M. Presman ? Parce que M. Saakashvili aurait, selon lui, tenté de s’emparer illégalement de la société Odessa Portside Usine (OPU) dont nous avons parlé plus haut. Malheureusement pour M. Presman, le NAB lui a poliment expliqué qu’ils n’avaient absolument aucune raison ni fait soutenant ses accusations de « prise de contrôle illégale » de la raffinerie par M. Saakhachvili ni de son équipe et que par conséquent, ils ne voyaient aucune raison d’entamer des poursuites pénales contre ce dernier.

Malgré l’évidence d’une situation assez simple (il y a procédure ou pas), nombre de journalistes ukrainiens ont produit cette vidéo au sujet d’une affaire criminelle inexistante. L’affaire n’existe pas, qu’à cela ne tienne…l’histoire quant à elle est bien là. Et son existence ne se justifie que pour détruire la réputation de M. Saakachvili. « Diffamez, diffamez…disait-on. Il faut aussi indiquer à propos du portail Internet vlasti.net qui a largement relayé ces informations, qu’il n’est pas dirigé par un anonyme « pro-russe » ou un quelconque blogger, mais par M. Boris Bondar qui est membre de l’Union des Journalistes de l’Ukraine.

Le plus intéressant dans cette histoire est M. Alexander Presman lui-même. Est-il un honnête lanceur d’alerte ? Un député faisant son travail contre vents et marées et se battant contre une administration corrompue ? La réalité est plus sordide. M. Presman n’est pas seulement un « Député du peuple», mais selon le rapport du FBI sur l’organisation criminelle de Semyon Mogilevich, M. Presman serait un membre actif de l’organisation ainsi qu’un partenaire proche de ce dernier. Dans son rapport, le FBI affirme que M. Presman est également impliqué dans le blanchiment de l’argent sale de M. Mogilevich et du défunt parrain de la mafia russe Vyacheslav »Japonchik Ivankov « . Le rapport contient de nombreux détails intéressants sur ce membre brillant de la Verkhovna Rada. M. Presman n’est malheureusement pas le seul. C’est même avec une certaine constance que de tels « membres brillants » se retrouvent au parlement ukrainien.

Le cas de M. Abromavicius a malgré tout eu une résonance importante à l’extérieur de l’Ukraine. Le principal réformateur de l’économie au sein du gouvernement Ukrainien a tout simplement été mis à la porte, évincé par d’obscurs intérêts » corruptifs. Cette démission illuminait d’une lumière crue ce que les partenaires étrangers de l’Ukraine s’efforçaient de ne pas voir malgré leurs efforts : ces derniers n’auront servi à rien. Après le départ de M. Abromavicius, ce sera au tour de M. Saakachvili de partir.

Les enquêtes suites aux accusations de M. Abromavicius

Suite à la démission de M. Abromavicius, le Bureau National Anti-corruption (BNA) s’est auto-saisi de l’enquête sur les faits que le Ministre avait dénoncé lors de sa conférence de presse de démission. En particulier, le BNA a commencé à vérifier les possibles ingérences dans le travail du Ministère de l’Economie de l’Ukraine par M. Igor Kononenko, alors Premier chef adjoint du Bloc Petro Porochenko (BPP) à la Verkhovna Rada (Parlement ukrainien).

Au cours de l’enquête, les investigateurs du BNA ont découvert le nom de la personne qui, au nom de M. Kononenko, exigeait de M. Abromavicius la nomination de son vice-ministre de l’Economie. Il s’agissait de M. Andreï Pasishnik. A cette époque, ce dernier occupait le poste de Directeur exécutif de la société d’Etat « Naftogaz Ukraine ». D’après les éléments de l’enquête, le BNA a établi formellement le « fait d’influence illégale par M. Pasishnik sur M. Abromavicius en vue de soumettre la proposition contre la volonté du Ministre de le nommer au poste de Vice-Ministre ».

Le 9 Mars 2016, le BNA a décidé d’engager contre M. Pasishnik une « suspicion officielle » (официальное подозрение) d’avoir commis un crime en vertu de l’alinéa 1 de l’article 344 du Code pénal Ukrainien (« ingérence dans les activités d’un homme d’État »). À la fin du mois d’avril 2016, selon un rapport du BNA, l’acte d’accusation issu de l’affaire pénale concernant le fait d’influence illégale sur M. Abromavicius « dans le but de l’empêcher d’exécuter ses fonctions et de parvenir à une prise de décision illégale » a été approuvé par le procureur anti-corruption et renvoyé devant les tribunaux. Il est intéressant de noter qu’une autre enquête pénale a été ouverte contre plusieurs députés de la Verkhovna Rada à la fois dans le cadre des mêmes dénonciations. Jusqu’ici, les institutions ukrainiennes semblaient devoir faire leur travail correctement.

Au début du mois d’août 2016, le public apprend que le Tribunal a refusé d’examiner l’acte d’accusation présenté par le Bureau du Procureur spécial anti-corruption (Специализированная антикоррупционная прокуратура, abrégé SAP), autorité instaurée en Ukraine en décembre 2015. L’accusation avait été présentée par le SAP, puisque cette nouvelle institution d’application de la loi est chargée de surveiller le respect du Droit dans le cadre des enquêtes préliminaires effectuées par le BNA. En outre, c’est le SAP qui est, depuis son instauration, chargé de soutenir devant les tribunaux les accusations faites par l’Etat en matière de lutte contre la corruption. Le SAP est dirigé par M. Nazar Holodnitskiy, ancien Premier Vice-procureur de Crimée.

En août 2016, M. Pasishnik n’était déjà plus Directeur exécutif de la société « Naftogaz ». Mais, étonnamment, alors qu’une enquête contre lui était en cours, il a conservé une autre position importante: celle de Premier chef adjoint de la société d’Etat « Ukrtransnafta », société engagée dans le pompage de pétrole et son transport par pipelines.

Malgré son statut d’ « entreprise d’Etat », « Ukrtransnafta » a longtemps été sous le contrôle de l’oligarque de Dnepropetrovsk M. Igor Kolomoisky. Ayant recours à des pratiques de corruption, ce dernier a été en mesure de nommer ses hommes aux postes de direction de l’entreprise, qui prenaient les décisions qu’il dictait suivant ses propres besoins.

Pasishnik a toujours été un homme du groupe d’oligarques liés au «Groupe West Oil» – WOG. Ce groupe inclut M. Oleg Bakhmatyuk, M. Stepan Ivakhiv, ainsi que M. Vladimir Litvin, ancien « cardinal gris » et chef de l’administration du Président Koutchma. Diverses sources d’information ukrainiennes indiquent que M. Litvin servait de «toit politique (protection, ndr)» pour tout le groupe, qui vendait et vend toujours des produits pétroliers et agricoles en Ukraine.

Jusqu’en 2015, l’un des leaders de ce groupe était un certain Igor Eremeev, député de la Verkhovna Rada et copropriétaire important d’entreprises liées au WOG. En 2015, M. Eremeev tomba de son cheval et mourut quelques jours plus tard.

Ces mêmes oligarques dudit «Groupe WOG» contrôlent également le groupe financier et industriel «Kontinium». De plus, M. Pasishnik était l’assistant adjoint de M. Eremeev et avait des positions de gérant dans plusieurs sociétés du groupe, toutes spécialisées dans le commerce de produits pétroliers.

En août 2016, tous les médias ukrainiens ont publié l’information selon laquelle le Tribunal du district Solomenskiy de Kiev avait renvoyé au SAP l’acte d’accusation contre le Premier directeur adjoint de « Ukrtransnafta » et ancien Directeur Exécutif de la société « Naftogaz » M. Andreï Pasishnik. Malheureusement, les détails de l’acte d’accusation ne sont pas connus et ne permettent pas d’évaluer la qualité du travail des procureurs. Selon le tribunal, l’acte d’accusation contre M. Andreï Pasishnik avait été établi en violation du Code de procédure pénale.

Un seul objectif: le contrôle de la trésorerie des entreprises d’Etat

Il est difficile de comprendre ce que signifie cette décision du tribunal. Toutefois, en février 2016 déjà, M. Sergei Leshchenko, député de la Verkhovna Rada du Bloc Petro Porochenko, journaliste ukrainien connu, publiait sur son blog sur le site de la  » Ukrayinska Pravda » la conversation interceptée sur l’application «Viber» entre le Ministre du Développement économique et du Commerce alors M. Aivaras Abromavicius et le directeur exécutif de « Naftogaz », M. Andrei Pasishnik concernant la nomination de son Vice-ministre.

Selon M. Leshchenko, M. Pasishnik a remis à M. Abromavicius les documents concernant sa propre nomination à la réception du ministère, après quoi ils ont communiqués par Viber. Dans cette conversation, M. Pasishnik a déclaré sans détours qu’il postulait au poste deVice-ministre sous le patronage de M. Igor Kononenko. En outre, il a indiqué à M. Abromavicius que M. Igor Kononenko s’est déjà mis d’accord sur sa nomination avec le Premier Ministre M. Arseni Iatseniouk.

Lorsque M. Pasishnik a commencé à faire pression sur M. Abromavicius, pour que celui-ci lui accorde rapidement le poste, ce dernier a déclaré qu’il ne connaissait pas vraiment M. Pasishnik. Ce à quoi M. Pasishnik répondait qu’il avait transmis par la réception tous les documents pour sa nomination afin que le Ministre Abromavicius en prenne connaissance (il s’agissait d’un ensemble de documents standard pour la nomination au poste de Vice-ministre).

Abromavicius a copié et gardé tous ces messages qui, après l’éclatement du scandale, avaient étés supprimé de la conversation de Viber sur son téléphone par M. Pasishnik Ce dernier ne savait pas que le Ministre de l’économie avait eu la prévoyance d’esprit d’en faire des copies depuis son propre téléphone. Voici l’un des fragments publiés du dialogue entre MM. Abromavicius et Pasishnik:

 

(A)    C’est ce qu’on pensait au début – il y a 4 mois. Mais nous n’avons pas la possibilité de créer encore un autre poste (en parlant du poste de vice-ministre).

(P)    Je pense qu’on l’introduira (en parlant du poste de vice-ministre). J’ai reçu cette proposition de la part de l’équipe de Porochenko.

(A)    De qui exactement?

(P)    J’ai été invité par Kononenko. Il m’a dit qu’ils s’étaient mis d’accord avec le Premier ministre.

(A)    Et ils n’ont pas voulu se mettre d’accord avec moi?

Selon M. Leshchenko, il est toujours très difficile de prouver l’existence de «collusions» politiques (dogovornyaki), mais ces messages jettent une lumière crue sur la manière de faire de la politique ukrainienne. M. Abromavicius, après une conversation avec M. Pasishnik, avait même reçu un appel de «contrôle» de la part de la Direction de l’Administration Présidentielle pour accélérer les nominations. Il existe ainsi toute une série de preuves des pressions exercées sur M. Abromavicius. Pourquoi le tribunal de Kiev a-t-il refusé d’examiner ces éléments ? Cela reste un mystère typiquement ukrainien.

Selon M. Leshchenko, tout a commencé avec une opération menée par le groupe parlementaire « Volonté du peuple », qui unit les députés liés à M. Eremeev (mentionné ci-dessus), ainsi qu’à MM. Litvin, Lievochkin, Boyko et Gennady Foursenko. Ces derniers ont voulu obtenir une grande entreprise d’État « pour se nourrir » («на кормление »). Après la «révolution de la dignité» comme a été surnomme l’Euromaïdan, l’Etat a octroyé à ces personnes, le contrôle de la société d’Etat « Ukrgasdobycha » dans ce but, sur un pied d’égalité avec Nikolay Martynenko, le principal acteur de la désormais célèbre confrontation, avec Saakachvili.

Cependant, suivant les purges en cours dans l’administration nationale et le remplacement du personnel au sein des institutions, de nouveaux acteurs ont commencé à arriver à la direction de l’entreprise « Ukrgasdobycha » qui ont bloqué progressivement toutes les voies par lesquelles l’argent était pompé de l’entreprise d’Etat. Les députés sont devenus inquiets. Ils n’appréciaient naturellement pas de perdre une source de revenus aussi importante et aussi facile.

En outre, il était nécessaire à la coalition pro-présidentielle au parlement de garder les voix nécessaires dans tous les groupes de députés de la majorité. Voilà pourquoi M. Kononenko, personne de confiance et ami du Président Porochenko, s’était vu confié la tâche d’introduire M. Pasishnik au poste de Vice-ministre de l’Economie, institution notamment en charge des flux financiers des sociétés « Naftogaz » et « Ukrgasdobycha ».

Par conséquent, il n’est pas étonnant que M. Pasishnik mentionne ouvertement M. Kononenko dans sa conversation avec le Ministre Abromavicius dans ses conversations Viber, et fait référence à un accord avec lui sur sa nomination au poste de Vice-ministre du Développement économique.

 

Interview de M. Saakachvili

Dans une interview réalisée par nos soins à Odessa à l’été 2016, Mikhail Saakashvili a proposé une explication fine et exhaustive des raisons pour lesquelles la tentative de M. Abromavicius visant à réformer et à privatiser dans de bonnes conditions les entreprises d’État, pourtant claire du point de vue économique, a échoué sur toute la ligne.

(M. Saakachvili) « Son départ (de M. Abromavicius, ndlr) faisait partie d’un processus absolument clair, qui se déploie depuis l’année précédente. Il était clair que l’Ukraine allait dans une impasse. Pourquoi ? Parce qu’un certain Arsenyi Iatseniouk, qui s’est hissé au sommet de l’Etat dans le sillage de Maidan, a complétement manqué la première échéance en 2014. Mais après que le gouvernement ait été formé avec la participation des « étrangers » tels MM. Abromavicius et Saakachvili, et que ceux-ci ont commencé à faire des réformes sérieuses, tout cela semblait très optimiste. Mais l’année dernière, tout ceci s’est essoufflé. Parce que les structures fondamentales de la corruption n’ont pas changé.

Sans s’attaquer à ces structures, il est impossible d’atteindre une forte baisse du niveau de corruption en Ukraine, accompagné de la création d’un marché normal et d’une privatisation contrôlée des grandes entreprises d’État. A cause de cela, l’Ukraine est allée encore plus loin dans «l’ombre» (l’économie de l’ombre). La situation est même pire. Avec la réduction de l’économie « déclarée », les mécanismes de régulation de l’économie qui existent encore en Ukraine la pousse encore plus dans «l’ombre». D’où un constat d’échec sans appel vis-à-vis du Gouvernement et du Premier Ministre M. Iatseniouk.

S’y est ajouté le fait qu’à ce moment, le même Iatseniouk est entré ouvertement en conflit avec le Président Porochenko. Le pays a perdu près d’un an dans l’application d’éventuelles réformes à cause de ce conflit, réel ou créé de toutes pièces. Rien ne bougeait, personne ne prenait de décisions. Rapidement, je me suis retrouvé impliqué dans ce conflit (entre MM. Porochenko et Iatseniouk, ndr). En effet, dès que j’ai commencé à mener à bien les tâches pour lesquelles j’avais été nommé à Odessa (gouverneur de l’oblast d’Odessa), M. Iatseniouk a perçu mon action comme dirigée contre ses intérêts. Et que ma lutte avec les monstres-les oligarques – était également une lutte contre lui! Il a également perçu ma nomination à Odessa comme étant une mesure contre lui-même. A cause de ces perceptions et de ces intérêts occultes, M. Iatseniouk est entré en conflit direct avec moi.

En ce qui concerne la démission de M. Abromavicius, il s’agit selon moi du résultat du conflit qu’il a créé en voulant réglementer les entreprises d’Etat. En raison des schémas de corruption à grande échelle dans ces entreprises d’Etat, l’Ukraine perd chaque année 5 milliards dollars. Ce chiffre était même reconnu par le gouvernement de M. Iatseniouk.

Quelques exemples : en raison de vols dans l’entreprise « Ukrspirt », l’Etat perd chaque année 240 millions de dollars; en raison de systèmes de corruption dans Odessa Portside Usine (OPU) il s’agit de plus de 700 millions de dollars par an, et en ce qui concerne l’entreprise « Ukrzaliznytsia » (Chemins de fer ukrainiens), ce sont 2,2 milliards dollars perdus ou disparus de même qu’en raison de systèmes de contrefaçon d’essence ce sont 250 millions de dollars pour le même acteur qui disparaissent… et ainsi de suite. Dans la deuxième année (du gouvernement de M. Iatseniouk, ndr) ces chiffres ont diminué mais seulement parce que les entreprises publiques ont diminué les ventes de leurs produits et leur chiffre d’affaire à cause de la crise économique. M. Abromavicius a fait face à cela mais on ne lui a pas donné ou laissé la possibilité de former une nouvelle forme de gouvernance pour ces entreprises d’Etat. On ne lui a pas donné la possibilité de privatiser les entreprises d’Etat. Et sa réaction (démission, ndr) était exactement le résultat de cette situation ! Sa démission était une réaction à la pratique qui consiste à ce que tout le monde intervienne dans la gestion des entreprises publiques pour leurs profits privés. Et parce que M. Abromavicius tient à sa réputation, il a démissionné. Voilà toute l’histoire.

OCO) Quelle était la nature du conflit entre MM. Porochenko et Iatseniouk ?

(Saakachvili) Eh bien, à cette époque M. Iatseniouk contrôlait différentes structures « autour du gouvernement». Il y avait aussi un deuxième « cercle » de personnes qui étaient en compétition les unes avec les autres. Parmi ces personnes, certaines étaient « rangées » derrière M. Iatseniouk et d’autres étaient « rangées derrière le Président Porochenko. Les deux « clans » se battaient pour avoir le contrôle au sein des entreprises d’État. Dans certains cas, ils partageaient parfois ce contrôle, mais des conflits se produisaient quand même. Puis la situation a changé. Le fait est que M. Iatseniouk était beaucoup moins populaire que M. Porochenko, à ce moment peut-être, aura certainement renforcé d’une certaine façon la position du Président vis-à-vis de celle du Premier Ministre. Cependant, très vite, le Président Porochenko a bien compris que M. Iatseniouk le « tirait déjà vers le bas ». Parce qu’il était impossible de répliquer à M. Iatseniouk dans les disputes et il était évident que M. Iatseniouk tirait la cote du Président vers le bas, M. Porochenko a pris la bonne décision en se débarrassant de M. Iatseniouk. Certes, puisqu’une certaine communauté « oligarchique » s’y opposait, M. Porochenko a dû manœuvrer. S’il n’y avait pas eu ces manœuvres, nous aurions moins de pertes « .